Les voix de Paul

13 minutes

Une bouffée suave et chaude, quasi brûlante, envahit son larynx et s’engouffra allègrement dans ses poumons. Paul Lee toussota, la clope encore au bec.

« C’est la dernière, profites- en » se dit-il. Ses doigts tremblaient à cette idée mais il n’avait plus le choix, son médecin l’avait prévenu. Il était temps.

Il tira une nouvelle fois sur la fine tige. La saveur âpre du tabac se déposa sur sa langue. Puis il jeta dédaigneusement le mégot sur le pavé et entra dans l’étrange cabinet de consultation où l’attendait le docteur Poulard.

— Ah Monsieur Lee, nous sommes heureux de vous voir, dit une voix en le voyant arriver.

Le Docteur Poulard portait une blouse en téflon qui lui tombait sur les genoux, et de grosses lunettes de soleil. Un style très Néo-Californien.

— Bonjour Doc, dit piteusement Lee. C’est le grand jour hein ?

— Allons, ne soyez pas si pessimiste. Vous verrez tout va bien se passer. C’est une vie au grand air qui vous attend, vous verrez.

Ce n’était pas la première fois que Paul essayait d’arrêter. Il avait tout essayé, la méthode Allen Barr, les patchs à nicotine et même l’acupuncture par diode électronique. Constat affligeant : rien n’y avait fait. Cette nouvelle méthode d’hypnose à réalité augmentée était peut-être sa dernière chance.

— Mouais, vous savez votre méthode expérimentale là, je ne sais pas si ça va marcher. Je crois que de toute façon je suis cuit.

— Ne soyez pas si défaitiste nous avons de très bons résultats, tenta de le rassurer le docteur. Je l’ai même testé personnellement pour résoudre des problèmes d’appétit. Ça ne prendra que quelques minutes vous verrez.

Il sourit, laissant apparaitre un bout de pomme de terre entre les dents. « Ce n’est pas joli » se dit Paul.

Quelques minutes plus tard Paul Lee se retrouva harnaché sous d’épaisses sangles sur un canapé en cuir. Un casque noir de réalité augmentée muni d’électrodes serrait sa tête. Elles clignotaient comme des guirlandes sur un sapin de noël en hiver.

— Ca va commencer, dit le docteur.

— Il n’y a pas de risque c’est certain ? demanda une nouvelle fois Paul, un peu inquiet.

Mais le docteur avait déjà enclenché l’interrupteur. Des images bleutées et saumon affluèrent sur sa rétine et vinrent tacheter son subconscient d’éclats. Paul Lee grinça des dents, son corps fut parcouru de spasmes. L’opération ne dura que quelques minutes. Malgré les images relativement paisibles qui affluaient dans son esprit, elles lui parurent interminables et douloureuses. Et puis plus rien. L’obscurité.

— C’est fait ! dit le docteur en lui retirant l’appareil des yeux.

— Je suis guéri ? demanda Paul qui ne voyait nullement le changement. — Oui, vous ne devriez plus avoir envie de fumer.

— Ma foi, vous devez avoir raison. En tout cas je n’en éprouve pas le besoin pour l’instant, répondit Paul.

Et c’était vrai. Paul éprouvait même une étrange sensation d’apaisement. Le docteur Poulard se saisit d’un bloc note et y dessina d’étranges symboles, comme le font tous les spécialistes, avec son crayon à papier. Il regarda son moniteur et inclina la tête plusieurs fois signalant ainsi sa satisfaction. Il sourit. Le bout de pomme de terre refit son apparition.

— Vous semblez réagir exceptionnellement bien au traitement. C’est très peu probable, mais si toutefois vous aviez le moindre effet indésirable, des démangeaisons, des irritations cutanées ou une perte de cheveux, revenez me voir, d’accord ?

Paul Lee, se redressa sur sa chaise. L’esprit encore embué par toutes ses images. Son corps lui paraissait plus léger, vaporeux par endroit.

— Très bien, dit-il l’air absent.

Ils se serrèrent la main. Une poignée de main ferme, et reconnaissante. En quittant le cabinet d’hypno–thérapie, Paul était loin de se douter que le nouveau chapitre de sa vie ne serait pourtant pas dépourvu de manque. En partant il fut pris d’une violente crise de toux, qu’il souhaita être la dernière. 

Paul Lee rentra chez lui l’esprit détendu. « Ça a vraiment fonctionné ! » se dit il enjoué.  Enfin finies ces heures à stresser à se demander où il avait mis son paquet, à devoir jouer les  détectives pour retrouver ses feuilles de tabac, ces heures à passer dans le froid, quand il  descendait en pose pour « s’en griller une ». Quel gain de temps ! Quel gain d’argent !  

Il arriva sur le pas de sa porte, essoufflé après avoir gravi les six étages d’un immeuble ne  comportant pas d’ascenseur et enjamba le tas de factures impayées qui gisaient là comme un  tas de feuilles mortes.  

Heureux que ses bonnes résolutions prennent enfin le cap espéré, il s’attela à sa passion  première dont il avait fait son métier : cuisiner. Il sortit de son frigidaire une escalope, qu’il  garnit d’un subtil mélange de romarin, de thym et d’une pincée de sel. Il la fit saisir à même la  poêle. Il accompagna le tout d’un verre de vin blanc pour célébrer l’événement.  

Cela sentait bon … une odeur de grillé. La chaleur envahissait ses poumons. Elle ravivait ses  sens et réchauffait son corps. Et ce verre de vin. Quel délice ! Rien n’aurait pu combler le tout !  Rien ? Pas même une …  

— Oh non, merde, murmura t’il.  

« Merde » se répéta t’il.  

— Bon sang de Merde, s’exclama-t-il à voix haute en tapant du poing sur sa cuisine.  Paul Lee avait de nouveau envie de fumer.  

Ainsi tous ses efforts, tous ses espoirs s’envolaient en fumée. Ce charlatan de Docteur Poulard  l’avait bien eu ! On s’était encore joué de lui. D’un air las et dépité Paul éteint ses fourneaux et  sortit fulminant sur le balcon. Il saisit une fine tige de tabac blond d’un des nombreux paquets  qui restaient encore dans l’appartement. Une brise froide se faufila sous ses sourcils froncés et  vint ébouriffer ses cheveux coiffés en bataille. Il actionna son briquet. C’est là qu’il l’entendit  pour la première fois :  

— Ah non, Ça ne va pas recommencer !  

Paul Lee, fit volte–face, et scruta son salon.  

Qui avait parlé ?  

— Il y a quelqu’un ? demanda t’il. 

Personne ne répondit. « Etrange » se dit Paul. Il tendit l’oreille. Avait-il rêvé ? Certainement, il  était tellement contrarié. Son attention se reporta sur la cigarette qui balançait au bout de ses  lèvres. Il en alluma le bout et prit une respiration.  

A peine eut -il avalé la fumée qu’un cri perçant transperça ses tympans. Il semblait provenir de  l’appartement tout entier et trouver écho dans les murs eux-mêmes. Paul Lee se redressa  immédiatement. Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Cette fois, il en était sûr, il y avait  quelqu’un dans l’appartement. D’un pas vif, il ouvrit la porte fenêtre et se précipita dans le  couloir affolé qu’on puisse ainsi s’introduire chez lui en sa présence. Il saisit à la volée un grand  couteau de boucher dans un tiroir et le tint haut d’un air menaçant.  

— S’il y a quelqu’un je vous somme de vous nommer ! hurla t’il. Je sais me défendre, je suis  cuisinier !  

— Bien manant ! dit la voix. Mais ne recommence pas avec tes artifices, sorcier ! Sinon je ferai  de toi un tel hahu qu’il y en aura éternelle mémoire.  

C’était une voix de femme. Un peu rouillée et pourtant coupante comme l’épée.  

— Mais bon sang, où êtes–vous ? Et que faites–vous chez moi ? s’exclama–t–il, son arme  toujours en évidence.  

Pas de réponse, plus un bruit. Rien. La voix s’était tue. Tout ceci semblait vraiment très étrange.  Paul fit le tour de chaque pièce, retourna chaque meuble et inspecta jusqu’à la porte d’entrée.  Mais après une recherche infructueuse, il fût obligé d’admettre qu’il n’y avait personne.  

« Bon sang, je deviens fou » se dit-il.  

 Bouleversé par l’étrange phénomène qui venait de se passer, il dormit d’un sommeil  agité, tourmenté par d’étranges cauchemars. Le rêve succinct d’une cigarette humaine revêtue  d’une imposante cuirasse le pourchassant armée d’une épée, mit fin à sa somnolence.  

Il se réveilla, toussa, cracha et effectua ainsi son « Miracle Morning » habituel. Puis réfléchit à  ce qui s’était passé la veille.  

 « Soit j’entends des voix, soit ce traitement d’hypnothérapie m’a rendu barjo ! »  

 Il laissa plusieurs messages sur le répondeur du docteur Poulard et prit le chemin des cuisines  de L’Auberge de L’Est, restaurant dans lequel il travaillait. Puis juste avant de commencer une  journée de travail fastidieuse, où il devrait trancher saucisses et volailles et faire revenir 

aubergines et poivrons il alluma celle qu’il surnommait « La première du matin ». Mais aussitôt,  que la dénommée se vit rougeoyer, il l’entendit à nouveau :  

— Au nom du roi des cieux, vas-tu cesser ! Nous ne te laisserons pas nous occire à nouveau !  — Mais bon sang, que me voulez-vous ? s’écria Paul.  

Il jeta un regard autour de lui. Mais ne vit personne.  

« Et si c’étaient mes poumons qui me parlaient ? » se demanda t’il.  

 Son chef, qui passait par là, le regarda interloqué.  

— Tu vas bien Paul ?  

— Pas vraiment … répondit-il, livide. Je … J’entends des voix.  

Son chef, leva un sourcil, suspicieux.  

— Tu entends des voix ?  

— Oui à chaque fois que … Il y eut un éclair dans l’esprit de Paul.  

— Il faut que j’y aille. Je rattraperai mes heures. Il faut que j’aille voir le doc.  Paul Lee prit la poudre d’escampette, et se mit à courir sous le regard médusé de son patron.  *  

Paul faisait les cent pas devant le cabinet du Docteur Poulard depuis bientôt trois heures. Il  fallait qu’il lui parle. Cela venait forcément du traitement. Après tout, on l’avait prévenu. C’était  un traitement expérimental et il pouvait y avoir des effets secondaires.  

Le docteur sortit enfin de la salle de consultation avec un sourire chaleureux qui comme à  l’accoutumée dévoilait des traces jaunes.  

« Décidément, se dit Paul, il aime le hachis parmentier ».  

— Tiens Paul, que faites–vous là ?  

— Doc, il faut que je vous parle ! C’est urgent ! J’ai besoin de vous !  

Il fit entrer Paul dans son cabinet et le fit assoir sur les épais canapés en cuir. Paul lui raconta  tout. 

— Vous comprenez, j’entends des voix ! Je pense que ce sont mes poumons qui me parlent !  Ils me demandent de ne pas les brûler. Et ils parlent… Avec un vocabulaire… C’est comme s’il  ne venait pas de ce siècle ! Bon sang, Doc, je crois que mes poumons viennent d’un autre  temps !  

— Allons, Allons, calmez-vous Paul. Nous allons reprendre ça depuis le début. Pouvez-vous  me dire quand ces phénomènes ont commencé à se manifester ?  

— Et bien, quand je suis rentré chez moi après notre dernière séance, j’ai eu envie d’en craquer  une. Entre nous, d’ailleurs, votre traitement c’est de la foutaise ! Et c’est à ce moment-là qu’elle  est apparue. Elle ne me lâche plus maintenant ! Elle me harcèle !  

— Tiens donc…  

Le docteur Poulard se leva et prit une minute de réflexion.  

— Paul, dit-il. Je ne pense pas que ce soient vos poumons qui vous parlent… Je pense que le  traitement a pris une tournure que nous n’avions pas envisagée. Je voudrais… Oui, je voudrais  tenter une expérience.  

— Cela pourra t’il me guérir ?  

— Nous n’avons pas d’autres choix que d’essayer, dit le docteur en se pinçant le menton.  

Les assistants du Docteur préparèrent Paul pour l’expérience que le docteur Poulard appela tout  simplement « L’Expérience Numéro 2 ». On rasa le crâne de Paul et on le barda de capteurs.  L’un des assistants prit une perceuse et fit un petit trou au sommet de la tête de Paul. Il y fixa  un micro. Puis ils le placèrent dans une petite salle démunie de fenêtres. En face de lui, sur une  table, on disposa plusieurs paquets de cigarettes.  

– Allez-y, dit le docteur Poulard, il faut que nous puissions rentrer en contact avec cette voix !  Fumez ! lui ordonna t’il.  

A contre cœur, Paul se saisit d’une cigarette et l’alluma. Il sentit la bonne odeur du tabac blond  envahir ses poumons et la nicotine calmer ses sens. L’espace d’un instant il se détendit et profita  du moment. Et puis, il entendit un galop. Un cheval hennit et une voix retentit :  

— Nom d’un petit Anglois ! Va t’il falloir que je te boute toi aussi, pour ne point t’y reprendre.  — Vous l’entendez Doc ! Elle est là ! s’affola Paul  

— Nous l’entendons Paul, nous l’entendons. 

Il alluma son micro, directement branché sur le crâne de Paul et s’adressa à la voix :  — Annoncez-vous ! D’où venez-vous et qui êtes-vous ?  

— Messire, je suis envoyée par le roi des cieux pour frayer la voie à notre gentil dauphin. Je  suis…  

La réponse se perdit dans le silence.  

— Mince on ne l’entend plus ! Nous avons besoin de rétablir le contact. Fumez Paul, fumez !  A regret, Paul inspira à nouveau une bouffée amère.  

— Grand Diable, ce manant ne va–t–il jamais s’arrêter ! C’est comme ça que j’ai trépassé !  — Bon sang, fit le docteur Poulard, Mais vous êtes …  

— Oui qui est ce ? demanda Paul  

— Une fin tragique sur un bûcher, un vocabulaire du moyen âge, et elle veut bouter ses ennemis  hors du royaume… C’est Jeanne d’Arc ! s’écria le professeur Poulard. Elle nous parle à travers  le temps ! Jeanne, Jeanne m’entendez-vous ?  

Mais la voix s’était à nouveau tue. Le docteur se retourna vers Paul.  

— Paul fumez, nous avons besoin de lui parler ! Nous arrivons à communiquer avec l’esprit de  Jeanne ! C’est incroyable !  

— Mais vous ne comprenez pas docteur, cela me cause des maux de crâne et des douleurs  terribles. Je ne veux pas !  

Le visage du docteur Poulard se gonfla et devint rouge sang.  

— Mais vous ne pouvez pas être égoïste à ce point ! Nous arrivons à parler à Jeanne d’Arc.  C’est certainement la plus grande découverte de ce siècle. Nom d’un petit chien empaillé !  Fumez que diable ! Nous allons pouvoir lui poser des tas de questions. Je contacte tout de suite  des historiens de renoms. Qui sait ce que nous allons pouvoir découvrir d’autre. Peut-être  arriverons nous même à parler à d’autres personnes.  

Paul trembla. Pris de peur il se leva, ôta le micro de son crâne et arracha les capteurs de sa tête.  Il se détacha de son siège, sortit de la pièce et se mit à courir. Le docteur Poulard, se lança à ses  trousses. 

— Ne vous échappez pas Paul ! Nous avons besoin d’en savoir plus !  

— Non, vous ne me voulez que du mal ! hurla Paul en s’enfuyant.  

Et bien que le docteur Poulard, ait fait autrefois des prodiges en classe de gym, les excès de  repas à base de tubercules lui firent défaut ce jour-là. Il ne parvint pas à rattraper son patient.  Paul courait, hagard, dans les rues de Paris. Une brise froide vint glisser sur son crâne désormais  chauve. Dans son esprit, le désordre. Il ne pouvait s’empêcher de penser à fumer.  

Paul errait dans les couloirs de la ligne 13 du métro Parisien depuis des jours. Sombre,  humide, un étrange brouillard opaque avait pris possession des lieux. Il n’avait pas mangé  depuis sa fuite. Son corps, fatigué, réclamait de la nourriture. Il ne pouvait plus rentrer chez lui.  

Lorsqu’il s’était enfui et qu’il était arrivé à l’horizon de sa porte d’entrée il avait vu les sirènes  de la police. Deux phares rouges et bleus attendaient en bas de chez lui. Et il avait compris. Le  docteur Poulard, l’avait déclaré comme fou auprès des autorités publiques. Il ne pouvait pas  rentrer, c’était trop dangereux. Si le docteur le retrouvait il l’obligerait à fumer. Et Jeanne  reviendrait.  

Alors qu’il tentait de trouver une place agréable pour dormir sur un banc dont on avait muni les  bords de barres transversales il fut pris d’une violente crise de toux. Il s’époumona et cracha  quelques glaires. Son regard, rencontra un mégot qu’on avait jeté là. Il le ramassa  précautionneusement. Entamé, bruni par le temps et l’humidité, des petites feuilles de tabacs  restaient présentes dans sa carcasse. Il le huma. « Ça sent tellement bon » se dit.  

— Par les anneaux de Saturne et les étoiles d’Orion ! rugit une voix sombre et rauque. Qui ose  troubler mon sommeil ?  

« Elle est revenue » se dit Paul dont le front commençait à brûler.  

— Jeanne c’est vous ? demanda-t-il à voix haute.  

— Jeanne ? Qui est cette Jeanne ? Je suis Gengisk’hus Atilus, annonça la voix d’une façon  autoritaire.  

— Mais qui êtes-vous à la fin ! Et que me voulez-vous ? 

— Je suis le conquérant d’Alpha du centaure et des lacs de Titans. Grand vainqueur de la  bataille galactique du 3ème millénaire qui nous opposa aux hordes Ancéphales ! C’est toi qui  m’as appelé. N’aurais-tu pas essayé de me jeter dans un soleil ?  

— Vous jeter dans un soleil ? Moi ? Mais non, pas du tout !  

— Et d’abord où sommes-nous ?  

— Nous sommes dans un métro. J’essayais de dormir, j’ai vu un mégot et… et vous êtes  apparu !  

— Un métro ça ? Il me parait bien lugubre ton métro galactique ! Même sur Belphégor IV ils  sont mieux entretenus ! Ne serais-tu pas en train de te jouer de moi ?  

— Mais pas du tout … C’est vous qui êtes dans ma tête ! hurla Paul.  

Soudain, il entendit un hennissement, et le crissement d’une épée sortant de son fourreau.  — Halte- là ! Encore toi, l’artificier !  

— Mais qui est cette personne ? Elle a de la fougue ! dit Gengisk’hus Atilus.  Paul se boucha les oreilles, pour tenter de les faire taire. Rien n’y fit.  

— Taisez–vous… Ça me fait mal ! Hurla t’il.  

 Il jeta le mégot le plus loin qu’il put. Mais les voix dans la tête de Paul, n’en tinrent pas compte.  

— Peu importe mon nom ! Dieu m’a envoyé délivrer la ville d’Orléans. Je suis au service du  vrai Roi de France.  

— Vous me plaisez et vous avez l’air d’avoir du toupet ! Je vous emmènerai bien dans mon  destroyer sur Rince 10 ! Qu’en dites-vous ?  

— Vous m’emmèneriez à Reims ! Sur votre destrier ! Ainsi nous pourrions sacrer le roi !  S’exclama Jeanne en joie !  

— Par pitié ! Vous me faites mal. Je ne m’entends plus penser, implora Paul.  Il se tenait la tête entre les mains et se la frappait violement contre un mur.  — En revanche je vous préviens, nous devrons peut-être livrer bataille.  — Au diable les Anglois et leur maudit Henry ! 

— Henry le félon Ancéphal ?  

— Au secours ! hurla Paul.  

A la grande stupeur de plusieurs voyageurs, Paul n’en pouvant plus, courut sur le quai et se jeta  sur la rame. Un métro passa et dans un ultime crissement fit taire les voix.  

*  

Couché sur le lit d’hôpital, les os brisés, Paul regardait à travers une mince lucarne, les  nuages d’un air absent. Une épaisse fumée s’engouffrait dans deux tubes qui reliaient sa bouche  et son nez. Autour de lui, une meute d’historiens posait à tour de rôle des questions au micro  qui ornait son crâne chauve.  

De l’autre côté d’un miroir sans tain, le docteur Poulard, seul, observait son patient.  — Où l’avez–vous retrouvé ? dit une voix qui semblait provenir de nulle part.  

— Sur la ligne 13 et dans un sale état… Mais il est toujours en vie, même s’il ne parle plus dit  à voix haute le docteur.  

— Et Jeanne ? Parle-t-elle toujours ?  

— Oui heureusement elle est toujours là. Et il y en a même un autre ! Ils nous en apprennent  tous les jours un peu plus sur l’histoire de leur temps…  

Un Historien entra dans la salle et parut surpris.  

— Vous parlez tout seul ? demanda t’il interloqué.  

— Je réfléchissais à voix haute, sourit–il. Et se faisant, il fit un clin d’œil intérieur à la voix qui  l’habitait.  

Antoine Parmentier, l’inventeur du hachis, vivait à travers lui depuis qu’il avait testé sa propre  expérience. C’était son secret. Et comme un secret de cuisine, il était bien gardé.  

*  

Paul regardait le nuage long qui s’étendait au dehors de sa fenêtre. Il lui rappelait les  volutes acres et douces des cigarettes. Un cri d’enfant, retentit et lui perça les tympans. Il  toussota. Il ne pouvait pratiquement plus bouger et la fumée de cigarette qu’on lui injectait  directement dans les poumons lui donnaient la nausée. Les pleurs stridents refirent surface.  Pourtant il n’y avait pas d’enfant dans la pièce. 

— Qu’est-ce qu’il est beau ! s’exclama Gengisk’hus  

— Il a les yeux de son père, dit Jeanne.  

Paul eut un haut le cœur. Il comprit. Les voix qui étaient dans sa tête venaient de se reproduire…  Il se maudit intérieurement. On l’avait pourtant prévenu :  

Pour arrêter de fumer, il vaut mieux ne pas commencer.